J’ai arrêté de fumer sans vraiment en prendre la décision. Ce n’était ni réfléchi, ni planifié. Un soir, je n’avais plus de feuilles à rouler et je n’ai pas acheté de nouveau paquet. Pendant quelques mois, j’ai continué à fumer des blondes, des Benson&Edge American, et puis ça été fini. Quand on me demande depuis quand je ne fume plus, je suis incapable de répondre. Pour être honnête, je crois que ça a quelque chose à voir avec cette ancienne relation amoureuse. Le fait qu’il recommence, qu’il fume des mentholées ou cette marque japonaise trop hype pour les buralistes de province. Je crois bien que j’ai mis un point final à cette histoire en écrasant mon dernier vrai mégot dans le cendrier. Je ne voulais pas me l’avouer parce que j’étais trop lâche pour faire face.
Aujourd’hui, j’ai eu envie d’allumer une des cigarettes du paquet du nouvel amoureux plus d’une fois, mais j’ai résisté. Pas la bonne marque, pas le bon endroit,simplement une lecture qui appuie sur tous les déclencheurs en même temps. La musique, le deuil, l’amour, les concerts, l’alcool. Mon moi d’il y a dix ans trépigne à chaque phrase et dégaine son briquet à chaque fois que je pose les yeux sur le paquet jaune jeté sur la table. Mes cigarettes préférées étaient encore vendues dans un paquet beige quand j’ai arrêté. Maintenant, leur écrin est rouge et argenté. J’étais drôlement surprise le jour où, par colère, j’avais craqué. Trois clopes plus loin, je cachais le paquet dans une boite et vidait le cendrier en me promettant de n’y revenir que le temps des festivals ou des concerts. Avoir le tabac musical et social. Ou herbeux. Pari tenu depuis plusieurs années.
J’en veux presque à Rob Sheffield de faire revenir sur ma langue le goût de mes Benson chéries. Je ne pourrais pas lui en vouloir par contre d’évoquer tant de morceaux et de groupes aimés. Je ne sais pas ce qui m’a attirée le plus : la couverture du livre, son titre, l’auteur ou bien ces quelques phrases censées résumer l’histoire… une fois mes yeux et mes mains posés sur lui, plus moyen de quitter la librairie sans lui. Plus moyen de le refermer non plus. La bande originale d’une histoire d’amour, d’une vie. Un texte à la fois touchant, drôle, émouvant, beau. Humain. L’itinéraire d’un amoureux du rock dans les années 80 et 90 qui rencontre une petite tornade punk, et qui écrit leur histoire sur des jaquettes de cassettes audio. Tu parles que ça résonne en moi ! Le plus amusant sans doute, c’est que la lecture s’est faite dans le silence, sans possibilité d’écouter un seul titre évoqué. Simplement la pluie qui tombe, le vent, et du café chaud. C’était comme retrouver un vieil ami perdu de vue depuis des années, s’asseoir à la table tout au fond du pub avec lui, et l’écouter vous raconter ses dix dernières années en sirotant une pression. C’était parfois comme lire les mots qu’on a jamais réussi à mettre sur papier par fainéantise, peur, ou faiblesse. L’importance que la musique, le rock, peut prendre. Le sens qu’on trouve là où d’autres n’entrevoient que du brouhaha ou des gamineries. Je me demande si l’ex est tombé sur ce livre et ce qu ‘il en a pensé, je me demande ce que A. en penserait, si je dois l’offrir au Routard, si le nouvel amoureux comprendra pourquoi ça me remue autant. Il pleut toujours, j’ai terminé ma lecture depuis une heure et demi, et j’ai réussi à trouver un album de Pearl Jam dans les tréfonds de son disque dur pour accompagner l’écriture de ces quelques lignes. Je redécouvre Dirty Franck, et les riffs qui groovent, je chantonne Even Flow et m’attire toute seule dans ma boîte à souvenirs.
Au Pigeonnier, on communique vers l’extérieur en axant tout sur l’image positive du Pigeon Distributeur, sur les capacités d’adaptation phénoménales de la boîte, sur l’attachement à la satisfaction du client. Par contre, à l’intérieur, on utiliserait un chalumeau que ça ne serait pas différent : on ne parle que de réduction des effectifs, nécessité d’augmenter la productivité, oubli de du versant social du travail du Pigeon parce que soyons honnête, ça prend du temps pour un gain financier ridicule, le faire plus, plus vite, mais avec moins de temps et de Pigeons. Forcément, il y a des jours où la duplicité de cette communication donne envie de poser une bombe dans le bureau du Grand Manitou pour régler les choses une bonne fois pour toute. C’est de plus en plus difficile à avaler quand on voit la direction casser les bonnes volontés et porter aux nues des tire-au-flanc notoires. D’un côté, les Pigeons qui font tout ce qu’ils peuvent, et qui réussissent à obtenir des résultats incroyables avec des moyens minables (je parle pour mon nouveau service où à trois et demi, on obtient de meilleurs résultats que certains services similaires comptant plus de bras), de l’autre les Grands Ducs qui répètent à n’en plus finir à quel point nous sommes mal organisés et de mauvaises volontés, habitués à notre confort, et au final, habitué à ne pas travailler beaucoup. Une violence psychologique quotidienne, qui ne se cache même plus derrière de grands discours creux agrémentés de chiffres.
Au Pigeonnier, il ne suffit pas de ne plus pouvoir tenir debout et de se tordre de douleur pour avoir l’autorisation de rentrer chez soi parce que manifestement, on ne sera pas capable d’assurer sa vacation. Non non, c’est terminé le temps des excuses, tu bosses, un point c’est tout. Tu n’as qu’à trouver une solution à tes problèmes de santé. Il ne suffit pas non plus d’avoir un genou tellement gonflé qu’on ne peut marcher qu’à une vitesse d’escargot pour rester au bureau et ne pas sortir sur sa tournée qui nécessitera au moins trois heures et demi de marche. Non non, ca suffit les gens pas assez solides, tu y vas, et surtout, tu ne te plains pas. La médecin du travail ne voit pas où est le problème : il n’y a aucune corrélation entre le travail physique du Pigeon, et ses douleurs. S’il a mal au dos, c’est le stress, s’il a des tendinites à n’en plus finir, c’est à cause du sport qu’il pratique sur son temps libre. Par contre, toi qui joues l’abruti, bien sur que tu peux partir plus tôt deux soirs par semaines, bien sur que tu peux planter l’équipe un samedi matin, bien sur qu’on va te donner du renfort pour éponger ta fainéantise. On te félicite parce que tu fais – mal- le travail demandé. C’est déjà tellement venant de ta part!
Etre Pigeon d’equipe, dans ces conditions, c’est être tiraillée entre deux services, devoir en faire deux fois plus pour obtenir la moitié de ce qu’on voudrait (quand on y arrive), essayer de ménager les collègues de ses équipes en remplissant au mieux ses fonctions, et surtout, c’est apprendre à dire non à sa Grand Duc exaspérante. Une forme de résistance passive qui consiste à faire ses heures et pas beaucoup plus que ses heures (j’arrive toujours une demi-heure avant la prise de mon service, mais désormais, je prends toutes mes pauses, en entier), à faire son travail et juste son travail (et avec deux services, y’en a croyez-moi!), et prouver au Grand Manitou par A+B que le travail là, il ne pourra pas se faire sans Pigeons. Parfois, ça bouge dans le bon sens, parfois, il freine des deux pattes, et on se retrouve au même point, mais les choses ont été dites.
Je me retrouve à faire de la distri, du remplacement de collègues, de la préparation de documents de tournées, de la vente aux professionnels, du contrôle qualité, un peu de management, de l’administratif, du suivi commercial et même de la comptabilité. Ça correspond à mon côté curieux et touche-à-tout, ça fait passer les journées vite, et ça fatigue son Pigeon comme il faut. Ça me donne mauvaise conscience aussi, parce que cette ultra-polyvalence, c’est exactement ce que les Grands Ducs veulent pour réduire les effectifs. Je profite du système qui me répugne, et je ne sais pas encore très bien combien de temps je pourrais supporter cette hypocrisie.
Changer les choses de l’intérieur, ça prend du temps.
* Manger de la compote de pommes faite maison, avec les doigts, assise en tailleur sur le canapé devant un épisode de How I Met Your Mother ou de Criminal Minds.
* Boire un café avec ses collègues et ne plus se sentir sous tensions comme les deux derniers mois.
* Poser le projet tricot du moment sur la table bien à plat et constater que cette écharpe grandit, grandit, grandit.
* Enrouler autour de son cou son holden shawlette et ressortir sa veste en cuir du placard.
* Se perdre au bord du lac Baïkal pendant sa lecture du dernier Sylvain Tesson et écrire des petites cartes à son ami Routard parce que tel ou tel passage lui rappelle leurs envies de voyages.
* Ma main dans la sienne, depuis bientôt dix mois.
Ce fera bientôt un mois tout rond que j’ai commencé dans mon “nouveau” service, et je ne me rends compte que maintenant à quel point je me stressais dans mon ancienne fonction.
Du stress pas vraiment lié au travail en lui même (de ce côté là, j’ai toujours été confiante, ce job est une des choses que je fais le mieux, comme les courgettes farcies un peu), mais plutôt lié à ma binôme de l’époque. Les débuts, en novembre 2009, avaient été des plus difficiles : elle m’ignorait totalement et partait de son côté sans se soucier de moi. Elle ne voulait pas d’une pauvre petite boulette incapable d’aller vite. En trois semaines, j’avais appris la tournée par cœur (littéralement, tous les noms de tous les usagers et plus ou moins toutes leurs habitudes). On a eu beaucoup de coups de gueule, parce que c’est une de ces personnes jamais contentes et toujours persuadées que le monde ne conspire qu’à leur perte. Alors les jérémiades incessantes et les discours recomposés à son seul avantage (ou désavantage) m’ont vite saoulée, et si je gardais mon calme la plupart du temps en essayant de l’ignorer, j’ai moi aussi ouvert ma grande bouche. On a quand même fini par trouver un rythme de croisière, à mesure que sa vie perso s’améliorait et qu’elle devenait moins belliqueuse au travail. En peu de temps, j’ai tout su de sa vie, dans les moindres détails. C’était moins stressant, mais tout aussi fatiguant. Syndrome de Stockholm, ou gentillesse maladive, je me suis même mise à la défendre quand on l’attaquait trop violemment, lui trouvant mille et une excuses. Un peu comme avec l’ancien amoureux. Mais non, vous exagérez, elle n’est pas aussi désagréable que ça, c’est une gentille fille au fond. Je ne lui ai jamais caché mon désir d’évolution au Pigeonnier, ni ma désapprobation face à son côté “tout est noir, ils se foutent de notre gueule, il faut être contre absolument toute évolution au Pigeonnier”. Elle a du croire que j’étais devenue son animal de compagnie, la gentille conne qui épongeait le travail et les emmerdes mieux qu’une éponge. Après l’annonce de ma promotion, une semaine de guerre du silence, soldée par une accusation pathétique. Je pensais que ses trois semaines de vacances la calmeraient, je me suis lourdement plantée. Depuis lundi, la guerre froide est relancée, et son comportement de gamine touche aussi mon remplaçant. On en revient à la situation initiale, et revoilà la boule au ventre qui repointe le bout de son sale museau.
Je ne sais pas si je cherche à l’éviter parce que j’ai peur de ce que je pourrais finir par lui dire (des choses loin d’être aimables) tellement son attitude m’exaspère ou si c’est la peur de m’en reprendre plein la figure qui me retient. Dans tous les cas, je suis triste de voir à quel point une seule personne peut détériorer l’ambiance au sein d’une équipe, simplement en distillant sa mauvaise humeur et et son venin. Sous couvert de ses activités syndicales, elle balance à qui veut bien l’entendre sa propre frustration de ne pas “monter en grade”. Ce qu’elle ne voit pas, c’est l’investissement que j’ai pu (et continue à) mettre dans mon travail, les efforts entrepris pour acquérir plus de compétences et de savoirs-faire. Je n’ai pas volé la place que j’occupe aujourd’hui, et je n’ai pas à m’excuser de la confiance qu’on me témoigne enfin.
Je suis fatiguée et déçue par ces attitudes dignes d’une cour de récréation. Je me demande bien pourquoi certains s’enferment dans leur visions étriquées et déformées du monde. Évidemment qu’on ne peut pas être heureux tout le temps et que la vie n’est pas rose. Évidemment qu’on souffre, tous autant que nous sommes, et qu’on n’est pas toujours heureux d’aller travailler, d’être payé si peu, ou de bosser autant. Seulement, lever le nez de sa liste de récriminations une fois de temps en temps, qu’est-ce-que ça coûte? Le risque de se dire “tiens, finalement, ça va plutôt bien aujourd’hui!” et de sourire, même timidement?
Alors demain, j’irai travailler en écoutant la bande originale du film Away we go, et j’essaierai d’ignorer les toxiques.